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— 2007 : Huitième Centenaire de la Règle du Carmel —


 

—  Table des matières  —

 

Un peu d'histoire

Nous sommes au tout début du 13ème siècle. Malgré (ou peut-être à cause de) la troisième croisade, la Terre Sainte, est en grande partie aux mains des Sarrasins. Du Royaume chrétien de Jérusalem ne subsistent que quelques bribes de la bande côtière, depuis Saint Jean d'Acre jusqu'à Jaffa, en passant par le Mont-Carmel. Et justement, en 1206, un homme remarquable vient de s'installer à St Jean d'Acre.

Son nom est Albert Avogadro, il a environ 50 ans, et il vient, il faut bien le dire, un peu à contrecœur :Albert Avogadro - Patriarcat de Jérusalem il avait d'abord été Prieur des Chanoines de la Sainte Croix de Mortara (Italie du Nord) où il était entré très jeune, puis évêque de Bobio, un diocèse perdu dans la montagne, avant de recevoir celui de Verceil qui était au contraire un grand centre culturel et économique; et voici qu'il vient d'être nommé Patriarche latin de Jérusalem par le Pape, à la demande générale des évêques de Palestine. Il va résider à St Jean d'Acre, la dernière grande ville encore aux mains des Chrétiens.

Homme de foi profonde, de grande culture et surtout, fait rare en ces temps troublés, homme d'une extraordinaire droiture, il n'occupera pas longtemps ce siège prestigieux : en 1214, il sera assassiné par un clerc qu'il avait déposé pour sa conduite scandaleuse. Et il n'est pas exclu que la main de l'assassin ait été guidée par ceux que la rectitude morale de l'homme de l'Église gênait.

La Règle du Carmel - Monastère de Haïfa - Photo : Patricia Cardet

Mais entre 1206 et 1214, Albert eut le temps de poser un acte qui pouvait sembler alors de peu d'importance … mais qui, en réalité a engagé l'histoire de l'Église et surtout l'histoire de la spiritualité de façon décisive. En effet un groupe d'ermites laïcs s'était installé sur le Mont Carmel sans doute à l'issue de l'une des croisades. Il écrivit pour eux une formula vitae, pas même une règle, mais tout simplement une reconnaissance de leur groupe par l'Église. Un texte qui comporte à peine un peu plus d'un millier de mots …

Et c'est sur ce modeste héritage que viendront s'appuyer bientôt des dizaines, puis des centaines, des milliers d'hommes et dès le 15ème siècle de femmes, pour former l'Ordre étonnamment moderne à chaque étape de son existence, l'Ordre du Carmel. Cet Ordre qui comporte maintenant deux branches, la « primitive » connue sur le nom de Grands Carmes ou O. Carmes, et celle issue de la réforme thérésienne au 16ème siècle, le Carmel Déchaussé.

La date exacte de la composition de la Règle étant inconnue, les deux branches du Carmel ont choisi d'un commun accord l'année symbolique de 2007, pour en commémorer le 8ème centenaire.

Nous qui avons la chance de vivre à quelques kilomètres du lieu de nos origines, nous aimerions partager avec vous ce sentiment d'immédiateté.

C'est ici qu'est né l'Ordre du Carmel

Le wadi Ayin es-Siah

C'est au bas de Haïfa, en face de la mer, que se situe l'entrée du Wadi appelé « Ayin es-Siah ».

Quelle est la signification exacte de ce mon ?

L'interprétation la plus ancienne, on pourrait dire traditionnelle, serait La Vallée des Martyrs , à cause des moines qui y furent massacrés par les Sarrasins.

Mais une interprétation plus  moderne semble s'imposer de plus en plus, celle de  La Vallée des Pèlerins . En effet le Prophète Elie est censé avoir séjourné ici, et une source y est dite « fontaine d'Elie ». Aussi de nombreux croyants de diverses confessions – Juifs, Chrétiens, Musulmans, Druzes – viennent là pour lui demander des grâces, et cela peut expliquer l'origine de ce nom.

Enfin, pour la petite histoire, ajoutons que certains esprits rationnels, voire rationalistes, prétendent qu'il s'agit tout simplement de la Vallée des Promeneurs, car le cadre magnifique est en effet un but tout indiqué de promenade.

Mais quelle que soit la signification de ce nom, ce qui est certain c'est que le Wadi était habité par des moines et des ermites déjà à l'époque byzantine : dès le 4ème siècle peut-être, et sûrement au 6ème comme en témoigne le récit d'un pèlerin connu sous le nom de « Anonyme de Plaisance » (vers 570).

Donc, lorsque vers la fin du 12ème ou le début du 13ème siècle les ermites latins s'y installèrent, ils s'inscrivaient dans une tradition de prière déjà ancienne.

Des fouilles récentes, réalisées il y a quelques décennies, ont permis de mettre à jour plusieurs éléments de leur installation.

Nous allons les parcourir ensemble, la Règle du Carmel à la main.

 

Préambule :

 

 

 

 

 

Albert, par la grâce de Dieu Patriarche de l'Église de Jérusalem, à ses chers fils dans le Christ, B. et autres frères ermites, qui vivent sous son obéissance au Mont Carmel, près de la source.

 

 

Chapitre II

Grotte-cellule

 

Chacun de vous aura une cellule séparée, conformément à l'assignation qui en sera faite par le Prieur lui-même, avec l'assentiment des autres Frères...

 

 

Chapitre IV

La cellule du Prieur devra se trouver près de l'entrée des lieux d'habitation, afin qu'il soit le premier à venir à la rencontre des visiteurs.

Cellule du Prieur Cellule du Prieur

 

 

Chapitre VIII

Un oratoire sera construit  aussi commodément que possible au milieu des cellules ; vous devrez vous y réunir chaque matin pour entendre la messe …

 

Chapitre IX :

Les dimanches ou d'autres jours, lorsque ce sera nécessaire, vous vous entretiendrez de la garde de l'Ordre et du salut des âmes ; en même temps on procèdera avec charité à la correction des fautes…

 

 

salle voûtée où se réunissaient les frères ermites

 

 

Une bien belle petite église

Portail

« Un oratoire sera construit aussi commodément que possible au milieu des cellules »

 

Voilà ce qu'écrivait aux frères ermites du Mont-Carmel le Patriarche Albert, dans la formula vitae. Ils devaient s'y réunir chaque matin « pour entendre les solennités de la messe lorsque cela poura se faire commodément » Et les frères s'empressèrent  d'obéir. L'unique but de leur réunion sur le Mont-Carmel n'était-il pas de « vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et le servir fidèlement, d'un cœur pur et d'une bonne conscience » ?

 

 

Un manuscrit du 14ème siècle, « Les chemins et les pèlerinages de Terre Sainte », confirme :

«Au-delà de l'abbaye Sainte Marguerite, (…) sur le versant de cette même montagne, dans un site très beau et très gracieux, habitent les ermites latins que l'on appelle Frères du Carmel ; ils ont bâti là une bien belle petite église à Notre Dame.

 

 

Des eaux excellentes surgissent de la montagne, depuis l'abbaye des Grecs jusqu'aux ermites. » 

 

 

 

 

 

 

 

Et elle fut belle sans doute, en effet, cette église, on peut le penser à regarder ce qui en reste aujourd'hui ; son fier arc d'entrée, le gracieux campanile

 

Escalier Escalier

 

 

avec son escalier en colimaçon,

 

 

les piliers     

qui marquent peut-être la frontière entre ce que fut l'église primitive, et celle qui fut agrandie grâce à la généreuse quête entreprise en 1263 par le pape Urbain IV en vue de la construction d'un vrai couvent au Mont-Carmel, entreprise qu'il qualifia de « somptueux projet », mais peut-être aussi, selon une autre traduction, « un projet fort coûteux » !

Il est d'ailleurs certain que c'est de cette seconde église que parle notre manuscrit.

Oui, elle était fort belle, à l'image de la formula vitae des frères ermites, devenue Règle du Carmel, et qui est à juste titre le trésor de toute la famille carmélitaine : belle, simple et concise, elle est entièrement tissée de la Parole de Dieu avec juste le minimum nécessaire pour les prescriptions juridiques.

Messe dans le wadi

 

Et tout comme les frères du Mont-Carmel il y a 800 ans, aujourd'hui encore les membres de la grande famille carmélitaine aiment prier en ce lieu …

 

… comme le prouve aussi le témoignage donné dans la rubrique suivante et sur lequel nous allons conclure notre visite. 

 

Témoignage d'une sœur à propos de sa première visite au Wadi es Siah

La source d'Elie est presque à l'entrée du wadi. Elle pourrait être une grosse déception : un petit filet d'eau sale, ruisseau souillé par toute sorte de détritus, émergeant un instant d'un large bout de tuyau en plastique pour y retourner sans doute quelques mètres plus loin… Mais j'aime tant ces lignes du Père Paul-Marie de la Croix que je ne résiste pas au plaisir de les relire ici :

De cette fontaine d'Elie, l'eau s'épanchait, il y a quelques années encore, dans un bassin creusé à même le roc. Traversant ensuite les vergers, elle allait se jeter dans la mer. Le développement de la ville de Haïfa ayant posé au gouvernement israélien le problème de ravitaillement en eau potable, la « fontaine d'Elie » a été captée et canalisée à cet usage. Les eaux qui reflétaient jadis le ciel demeurent désormais invisibles. Si la poésie y a perdu, en revanche la « fontaine d'Elie » y gagne en signification symbolique.  (…)

Que le « Carmel » revendique la mission de communiquer à notre monde desséché par la technique et durci par l'égoïsme l'esprit élianique, et que, dans ce but, il vienne, de siècle en siècle, demander à la sainte montagne de renouveler en lui, au sein du silence et de la solitude, le sens de l'absolu, le goût des choses éternelles et le zèle au service de Dieu, voilà qui ne saurait surprendre. Mais, en ces lieux où il obtint jadis la pluie salvatrice, il est émouvant que le prophète du Dieu Vivant soit redevenu pour les enfants d'Israël rendus à la terre sainte de leurs ancêtres, ce qu'il demeure pour le Carmel et pour le monde : une source d'eau vive.

A présent, montons plus loin … Mais comment donc dire, sans trahir, cette merveille d'être passé là, à l'endroit même où l'Ordre du Carmel est né ? Dans ce « site très beau et très gracieux » où, pour la première fois, les « frères de la Vierge » ont vécu et prié ensemble, où ils ont reçu la première Règle ? De ce premier couvent, il reste peu de choses, et pourtant c'est beaucoup. Quelques grottes qui ont certainement servi de cellules pendant tout un temps.

Puis, plus tardive sans doute puisque déjà construite en pierre, la cellule (du moins ce qui en reste) qui fut certainement celle du prieur ; son emplacement « près de l'entrée du lieu d'habitation » en témoigne. Puis encore les restants de ce qui devait être un lieu communautaire : sans doute celui où les frères de la Vierge, « le dimanche ou d'autres jours », s'entretenaient « de la garde de l'Ordre et du salut des âmes » ; et enfin, merveille !, ce que les fouilles récentes ont permis de mettre à jour de cette « bien belle église » que les frères ont « bâtie là à Notre Dame ».

Qu'il était émouvant de relire là, sur ce lieu le très beau texte de Jacques de Vitry, sur ceux qui « à l'exemple et à l'imitation de cet homme saint et solitaire, le prophète Elie, vivaient solitaires sur le Mont Carmel (…) près de la fontaine d'Elie (…), habitant dans leurs rochers de petites cellules, et, tels que les abeilles du Seigneur, faisaient du miel d'une douceur toute spirituelle ».

De cette « douceur toute spirituelle », dont l'Ordre du Carmel est à jamais imprégné, il en est resté quelque chose ici. Les lieux ont une mémoire. Après avoir dit ici les Vêpres ensemble, on aurait envie de rester en silence longtemps, longtemps, pour se laisser pénétrer de cette sève originelle que l'on sent si vivante… on aimerait rester ainsi, sous le regard de Dieu, en présence de la Vierge à qui ce lieu avait été consacré, à l'écoute de l'Esprit qui ne cesse de parler au cœur du Carmel… Mais il est tard et il faut rentrer.

Nous ne ferons donc pas l'oraison sur les lieux même des premières oraisons carmélitaines. Mais avant de partir d'ici, entre les murs de ce que fut la toute première chapelle de l'Ordre, nous redisons à la Vierge Marie notre amour et notre reconnaissance par le chant du Salve Regina.

La Règle : des livres pour approfondir

Tout au long de l'histoire de l'Ordre, la Règle a été non seulement lue et priée, mais encore étudié et commentée. A l'approche du son 800ème anniversaire, l'âge fort vénérable, de nouvelles publications ne manquent pas.

Nous aimerions vous en présenter deux, parmi les plus récentes.

Le premier de ces livres a un titre hautement significatif : 

L'Espace mystique du Carmel

Un commentaire de la Règle

Par Kees WAAIJMAN o. carm.

 

Pour vous en donner le goût voici le premier paragraphe de la recension :

« Nous qui vivons sur le Mont-Carmel, à quelques minutes à peine du lieu où l'Ordre est né, nous pourrions nous croire privilégiées…

Eh bien, non : l'auteur met d'emblée les points sur les "i" ! Il nous dit que la "Rubrica prima" – le premier article des Constitutions les plus anciennes (1281) demande déjà à ceux qui sont "réellement amoureux de cette montagne, en vue de contempler les choses célestes" : "Chaque endroit que vous habitez, faites-en un Carmel". Et d'insister : Chaque lieu où il y a un Carme est, de droit, "le Carmel mystique" : il suffit pour cela "enlever les sandales des habitudes" du monde, pour s'apercevoir que "cette terre est sainte". Si le Carmel a pu survivre à son "exil" en Europe, c'est que les Carmes ont su emporter avec eux leur montagne… » 

Si ce livre est plutôt un commentaire au sens habituel du mot, le second  

La Règle du Carmel

par Bruno Secondin, o. carm.

 

est bien caractérisé par le sous-titre : « Un projet spirituel pour aujourd'hui ».

Bien qu'il contienne une somme d'informations concrètes d'autant plus intéressantes qu'on ne les trouve parfois qu'ici, il est en effet essentiellement un commentaire spirituel, et même théologique de la Règle.

La vision de la Règle que nous présente l'auteur repense celle-ci dans les catégories modernes et en renouvelle la compréhension sans en nier pour autant les éléments traditionnels. Simplement, elle les agence différemment, ou plutôt, les place dans un éclairage nouveau qui met en lumière les parties laissées jusqu'ici dans l'ombre.

En voici un exemple : L'auteur ne nie absolument pas l'importance primordiale de la « vie en cellule », de la solitude pour prier. Seulement, il met le chapitre 10 de la Règle, qui en traite, en « relation dynamique » avec l'ensemble et fait ressortir du coup comme vrai centre l'oratoire et le rassemblement des frères pour l'Eucharistie.

Osons en citer un passage significatif, tout en ayant conscience qu'en réalité il ne faudrait pas l'isoler de l'ensemble du développement intitulé de façon significative « Un projet de vie encore ouvert ».

« Structurellement, ce n'est pas la cellule individuelle qui est au centre, mais bien l'oratoire ; c'est là que se trouve le cœur du projet de vie de la Règle (…) les Carmes doivent se réunir pour le rite quotidien, afin d'exprimer leur foi dans l'instant le plus dense et le plus fécond. Tout cela apparaît comme un élément symbolique – et non simplement théologal – capable de transformer radicalement le sens du je collectif, selon des directions qui sont données et présentées par le mystère.

Il s'agit, en termes théologiques, du rite/mystère – célébré communautairement et auquel chacun se présente, venant de sa solitude pour s'ouvrir à la communion fraternelle dans le Seigneur – qui génère et régénère quotidiennement la fidélité éthique personnelle. Puis, c'est dans la cellule, et à travers elle, que le mystère trouve son approfondissement dans la vie de chacun : c'est là qu'il est assimilé, vécu, aimé. »

Autre exemple : Bien que la Règle, dans ses très nombreuses citations à la Parole de Dieu (Secondin en dénombre une trentaine d'explicites, et 150 si aux citations implicites on ajoute de simples allusions), ne se réfère que de façon très limitée au Livre des Actes des Apôtres (Chap. VII stipule simplement que « aucun frère ne dira que quelque chose lui appartient en propre » et que « chacun recevra selon ses besoins », cf. Actes 4, 32 ; 35), l'auteur démontre de façon assez convaincante qu'en réalité, l'ensemble des chap. X à XVII s'y réfère au moins implicitement.

Citons encore :

« Le noyau central du projet est constitué par l'idéal de la communauté de Jérusalem (Ac 2, 42-46 ; 4, 32-35 ; 13, 1-5) dont on reproduit dans la structure même du texte les grandes valeurs comme la parole, la prière, la fraternité, l'Eucharistie, la concorde, l'ascèse, la vigilance, la co-responsabilité, l'hospitalité etc (R. 10-17).

Mais la Jérusalem des prophètes est aussi présente dans la structure des ieux et dans la place centrale du culte quotidien (dans le temple), au milieu des cellules. De même, la Jérusalem céleste est symboliquement cherchée et attendue, dans le même mouvement vers l'Agneau immolé qui est au centre de tout. »

Cette dernière phrase signale discrètement le caractère christocentrique de la Règle, l'aspect qui sera développé dans les chapitres V et VI du livre, « In Obsequio Jesu Christi ».

On pourrait continuer en signalant d'autres aspects que le regard neuf de l'auteur nous fait découvrir ou approfondir. Mais peut-être vaut-il mieux renvoyer directement à ce livre si beau, si profond, si actuel, et qui aut la peine d'être lu en entier.

À conseiller aussi, un livre qui vient de paraître aux Éditions du Carmel, dans la collection « Carmel vivant »:

La Règle du Carmel

Structure et esprit - Parole de vie pour aujourd'hui

par le P. Dominique STERCKX, o.c.d.

 

Le Carmel en Terre Sainte





Et si cette rapide visite du lieu de nos origines vous a donné envie de les connaître davantage, vous pouvez feuilleter le magnifique album Le Carmel en Terre Sainte des origines à nos jours, publié par les Carmes d'Arenzano (Italie), mais disponible en français aux Éditions du Carmel.

 

 

 

 


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